1983-1984 : La LICRA contre le racisme “anti-arabe”

La Marche pour l’Egalité et contre le Racisme

Affiche de la marche pour l’égalité – 1983

En ce début des années 80, le climat de suspicion à l’égard des immigrés n’a sans doute jamais été aussi fort en France; Durant l’été 1983, de rudes affrontements opposent policiers et jeunes dans le quartier des Minguettes à Vénissieux, une ZUP dans la banlieue lyonnaise. Pendant les affrontements, Toumi Djaïdja, le jeune président de l’association SOS Avenir Minguettes, sous le coup d’une inculpation pour braquage, est grièvement blessé par un policier et transporté d’urgence à l’hôpital.

Le père Christian Delorme, curé des Minguettes — qui juge Toumi Djaïdja injustement accusé et entend le défendre — et le pasteur Jean Costil, de la Cimade, proposent alors aux jeunes des Minguettes une longue marche, qui s’inspireraient des moyens d’action de Martin Luther King et Gandhi. Deux revendications principales émergent : une carte de séjour de dix ans et le droit de vote pour les étrangers.

La Marche pour l’égalité reçue à l’élysée par F. Mitterand, 1983

Le 15 octobre 1983, la Marche part de Marseille dans l’indifférence générale. A son arrivée le 3 décembre à Paris, 100 000 personnes manifestent pour l’égalité et contre le racisme. La LICRA s’est jointe au cortège, notamment lors du passage des marcheurs à Lyon et à Strasbourg. Baptisée par Libération La Marche des Beurs, la Marche est reçue en délégation à l’Elysée. François Mitterrand promet alors une carte de séjour et de travail valable pour dix ans, une loi contre les crimes racistes et un projet sur le vote des étrangers aux élections locales. Un an plus tard, lors de la Marche anniversaire, l’association SOS Racisme est fondée par des proches du Parti Socialiste.

Le crime raciste du Bordeaux-Vintimille

Le Droit de Vivre, décembre 1983- Numéro 496

Alors que la Marche des Beurs sillonne le pays, un crime raciste suscite l’émoi dans le pays et renforce la mobilisation. Le 15 novembre 1983, Habib Grimzi, touriste algérien de 26 ans qui achève sa visite à Bordeaux où il était allé chez une amie, prend l’express 343 Bordeaux-Vintimille de 22h27 pour regagner le sud de la France et l’Algérie. Vers minuit, trois jeunes voyageurs qui viennent de passer les tests pour s’engager dans la Légion étrangère, montent à bord du train en gare d’Aubagne. Au cours du voyage, ils rouent de coups le jeune Grimzi, le poignardent, le tuent et jettent son corps par la fenêtre du train vers 0h20 à hauteur de Castelsarasin. Malgré les cris et la violence des faits, aucun des 95 passagers présents à bord du train n’interviendra.

Arrêtés en gare de Toulouse, les deux auteurs principaux de ce crime sont condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité tandis que le troisième écope de 20 ans de prison. La LICRA, partie civile au procès, a rappelé le caractère raciste de ce crime, l’un des assassins ayant déclaré avant son crime au contrôleur « J’aime pas les Arabes. Quand j’en vois un, j’ai envie de lui tomber dessus ».

La montée de l’extrême-droite

Le début des années 80 voit les premiers succès de l’extrême-droite dans les urnes. Jean-Marie Le Pen fait campagne contre les immigrés et stigmatise les maghrébins. En 1982, lors des élections cantonales, le FN franchit la barre des 10% à Grande-Synthe dans le Département du Nord, à Pont-de-Chéruy en Isère et à Dreux dans l’Eure-et-Loir. Lors des municipales de 1983, le FN de Jean-Pierre Stirbois obtient 16,7% et fusionne au second tour avec la liste du RPR pour atteindre 31% au second. Le Front national réalise une nouvelle percée sur le plan national le 17 juin 1984 avec 10,95 % des suffrages exprimés lors des élections européennes, obtenant 10 élus au Parlement européen. Le 16 mars 1986, le passage au scrutin proportionnel pour les législatives, promesse de campagne de François Mitterrand, permet au Front national d’entrer à l’Assemblée nationale et de constituer le groupe « Front national – Rassemblement national » composé de 35 députés.

“L’immigration, une chance pour la France”, Bernard Stasi, 16 septembre 1983

« Je l’ai déjà dit cette alliance entre l’opposition et le Front national, quels qu’aient été les circonstances locales et l’intérêt électoral, est inacceptable et détestable. On ne s’allie pas avec des hommes qui tiennent des propos racistes et jouent sur les sentiments xénophobes d’une partie de la population. Il est important de gagner, mais pas de n’importe quelle façon. Il faut pouvoir, le lendemain de sa victoire, se regarder en face dans la glace. (…)

Il est évident que le renvoi des immigrés — déjà impossible sur le plan de la justice et du simple humanisme — créerait bien plus de problèmes qu’il n’en résoudrait. La France a besoin des immigrés, et leur présence est même une chance pour nous. Les Etats-Unis ont su faire une force de la présence de nombreuses communautés d’origine étrangère, dont on a encouragé l’originalité culturelle et le dynamisme économique. Pourquoi la France, en pleine crise démographique, se priverait-elle, par un réflexe frileux, de ces forces nouvelles ? L’avenir est dans une société multiraciale. Avec ses ressortissants des D.O.M.-T.O.M., la France ne l’est-elle pas déjà ? Se laisser aller à la xénophobie est aussi absurde et dangereux que de se laisser tenter par le protectionnisme en matière économique. Que l’on cesse d’utiliser les immigrés dans le débat politique ! »

“SOS Racisme”, le numéro vert de la LICRA

Face à la montée du racisme et de l’antisémitisme, la LICRA lance un service inédit pour l’époque : « S.O.S. Racisme », une permanence téléphonique joignable au 770.96.16. L’objectif de ce service ? « Réconforter, dans l’instant, celui ou celle qui venait de subir une brimade, d’essuyer un affront. (…) Donner un conseil pour déposer une plainte, dans les minutes qui suivaient l’injure, les voies de fait de caractère raciste ».