26 octobre 1927 : Le procès Schwartzbard – Naissance d’un combat

L’histoire

Le 26 mai 1926, rue Racine à Paris, Samuel Schwartzbard, militant anarchiste et réfugié juif natif de Bessarabie, abat de sept balles Simon Petlioura, indépendantiste ukrainien en exil. Il justifia son acte en affirmant vouloir venger ses coreligionnaires d’Ukraine, assassinés lors de pogroms, lancés selon lui, par Simon Petlioura en 1919. Renvoyé devant la Cour d’Assises, son affaire intéresse immédiatement Bernard Lecache, journaliste au Quotidien et à Paris-Soir. Le 20 juillet 1926, il quitte Paris pour mener l’enquête sur la réalité des pogroms en Ukraine et en URSS. De retour en France le 15 octobre 1926, son enquête est finalement publiée dans le Quotidien, journal d’Henri Dumay, de février à mars 1927, donnant naissance à un ouvrage publié sous le titre « Quand Israël meurt ». Réquisitoire contre Petlioura, plaidoyer en faveur de Schwartzbard, l’ouvrage connaît un certain retentissement. Bernard Lecache organise rapidement des réunions publiques pour alerter l’opinion sur les persécutions dont sont victimes les Juifs d’Europe, notamment aux côtés de Victor Basch, président de la Ligue des Droits de l’Homme.

Brasserie Marianne, Place Blanche

Samuel Schwarzbard comparaît devant la cour d’Assises de la Seine le 16 octobre 1927. Défendu par Me Henry Torrès, figure emblématique de la gauche, Me Serge Weill-Goudchaux et Me Gérard Ronsenthal, son procès devient celui des pogroms. Cité comme témoin, l’écrivain Joseph Kessel déclare : « Que ce ne serait que pour avoir attiré l’attention du monde civilisé sur l’atrocité des pogroms, Samuel Schwartzbard devait faire ce qu’il a fait ». Le 26 octobre, il est acquitté du crime qu’il avait revendiqué. Dans sa plaidoirie, Me Henry Torrès avait très bien résumé les enjeux de ce procès : « S’il est constant que Schwarzbard a tué Petlioura, il est également constant qu’il n’est pas coupable de l’avoir tué ».

Le procès

Le soir de l’acquittement de Schwartzbard, ses soutiens se réunissent Brasserie Marianne, à Pigalle, à proximité de la place Blanche. Yves Courrière, biographe de Joseph Kessel, raconte : « Lorsque le verdict fut rendu à 18 heures, la Palais de Justice de Paris éclata en vivats et, dès que la nouvelle fut connue, 100 000 Juifs défilèrent à Varsovie. « Manifestations spontanées » titrèrent les journaux ! Il fallut les poignes solides du baron de Lussatz et du Gros Albert – authentiques truands, amis d’Henry Torrès et de Joseph Kessel (…) pour arracher Schwarzbard à l’enthousiasme de la foule. Le soir même, à la Brasserie Marianne, place Blanche, Torrès, Kessel, Elie Soffer, Gérard Rosenthal et quelques autres décidèrent de ne pas en rester là et de fonder une association. « Une association selon la loi de 1901 », suggéra Kessel, et « qui luttera contre les pogromes et l’antisémitisme ». L’idée de la LICA était née » D’abord Ligue internationale contre les pogromes, l’association devient en février 1929 la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA). En 1930, son comité d’honneur laisse apparaître les noms de la comtesse de Noailles, d’Albert Einstein, de Sigmund Freud, de Romain Rolland. À l’été 1929, la Ligue compte déjà 6000 adhérents.

Le Mot : “Pogrome”, par Bernard Lecache

« Pogrome est un mot slave. On le prononce depuis toujours de Varsovie à Bakou, de Moscou à Bucarest. Tout l’Orient européen le mâche et le remâche, et le crache à la face du juif : Youpin, voici le pogrome ! Cache-toi et cours ! Le Juif se cache. Il court. Voilà des siècles qu’il court. on le rattrape et on le tue. S’ils se défend […], Schwartzbard est en prison. Fouillez l’Histoire, dépouillez les manuscrits. Vous buterez à chaque pas dans un cadavre juif. Aussi loin que vous puissiez chercher, vous trouverez le pogrome ».

Bernard Lecache en 1921 © Agence Meurisse

Bernard Lecache : 1927-1968 (Par Justine Mattioli)

Journaliste né en 1895 et mort en 1968. Il est le fils d’émigrés russes qui obtiennent la naturalisation en 1905. Bon élève il passe par les lycées Lavoisier et Louis-le-Grand avant d’intégrer l’EHESS et la Sorbonne. Attiré d’abord par la doctrine communiste, il s’en éloigne dès les années 1920 ; ses prises de position lui valent son exclusion du parti en 1922. Il rejoint donc la SFIO et travaille pour plusieurs titres de presse La Volonté, le Quotidien, L’Œuvre ou Marianne. L’exécution de Simon Petlioura, le génocidaire, par Samuel Schwartzbard en 1926 marque un tournant dans la vie de Bernard Lecache : défenseur de Schwartzbard, il crée en 1927 la Ligue Internationale contre les pogroms qui devient en 1929 la Ligue Internationale contre l’Antisémitisme (LICA) puis LICRA en 1979*. Il la préside jusqu’à sa mort. Militant et démocrate convaincu, Bernard Lecache défend déjà à l’époque l’idée que la lutte contre le racisme et l’antisémitisme annihile les étiquettes politiques ou les confessions religieuses. Il a porté l’action de la LICA pendant la Seconde guerre mondiale et a milité avec ferveur contre le négationnisme et pour l’existence d’Israël après la guerre. Bernard Lecache est également à l’origine, en 1932, du Droit de Vivre, le plus ancien journal antiraciste du monde.

Emmanuel Debono : « La nécessité de rajouter le R de racisme à l’acronyme est perçue dès 1934 par le Comité central de la LICA qui doit notamment faire face aux défis du racisme hitlérien. Pour des raisons de commodité, il est néanmoins décidé de conserver le titre de LICA alors que l’on rencontre fréquemment l’appellation « Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme » sur les lettres officielles. Il faudra attendre 1979 pour que le changement de nom soit officiel » (Les origines de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA))